Pour cette édition, nous avons rencontré Céline Murat, directrice générale d’un cabinet d’expertise comptable et commissaire aux comptes. L’objectif est d’aborder avec cette experte les difficultés et les interrogations que rencontrent ses clients, notamment les petites entreprises, face à une conjoncture économique complexe et une instabilité géopolitique marquée.
Les dirigeants sont-ils plus frileux à investir aujourd’hui ?
Oui, il y a une vraie défiance liée à l’instabilité politique, économique et réglementaire. Les entrepreneurs investissent encore, mais ils demandent plus d’accompagnement, notamment de la part de leurs experts comptables. Ils veulent sécuriser leurs choix via des prévisionnels, du conseil, et une meilleure anticipation. L’instinct du dirigeant est désormais plus accompagné.
Cette frilosité est-elle récente ?
Elle s’est accentuée depuis la fin du « post-Covid », vers 2023, avec la hausse des taux et les incertitudes fiscales. L’époque euphorique d’avant 2020 est clairement révolue.
Quels secteurs sont les plus touchés ?
Le bâtiment reste en première ligne, avec des effets en cascade sur tout l’écosystème : transport, artisans, fournisseurs. En Haute-Savoie, certaines zones comme le Chablais et le Genevois s’en sortent mieux grâce, il faut le dire, à la proximité avec la Suisse.
Les normes françaises, européennes freinent-elles l’investissement ?
Non, pas directement. Elles protègent aussi. Mais leur complexité alourdit le quotidien des entrepreneurs, surtout dans les secteurs très réglementés. Il faut trouver un équilibre entre protection et flexibilité, mais il faut reconnaître qu’entreprendre dans un climat trop réglementé peut freiner, voire dissuader certains, notamment lorsqu’il s’agit d’embaucher de nouveaux collaborateurs.
Le débat actuel autour des grands patrons et de la délocalisation soulève une question majeure : la fiscalité française pousse-t-elle réellement les entreprises à s’installer ailleurs ?
Très peu d’entrepreneurs délocalisent réellement. Aller en Suisse, par exemple, n’est pas si rentable une fois qu’on intègre les coûts réels. Ce n’est pas la fiscalité elle-même qui gêne le plus, mais surtout le coût du travail.
Pour une économie pérenne et indépendante, faut-il davantage relocaliser ?
Le « made in France » est une bonne chose s’il permet de recréer de la richesse locale. Mais on ne peut pas fonctionner en autarcie. L’économie est interconnectée : même les industriels locaux dépendent de composants étrangers.
Quel rôle joue l’expert-comptable dans ce contexte ?
Il est essentiel : conseiller, alerter, sécuriser. Parfois, il m’arrive même de freiner un projet, voire de dire à un client que son investissement relève plus d’une envie que d’une décision économique rationnelle. C’est notre rôle.
Votre conseil aux entrepreneurs aujourd’hui ?
Être proactifs sans être téméraires. Avancer, oui, mais avec prudence, accompagnement et méthode. Cette crise doit servir à repenser notre façon d’entreprendre.
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